Il ne faut qu’un corps pour créer : alors quelques morceaux de moi suffiront un peu…
Pour ANATHEMA ANATOMICA, je pratique l’auto-dissection, et je fais de mon corps un spécimen sacrifié qu’on peut se payer au prix d’un marché ; c’est une offrande pas donnée renversée sur un linge, comme un gisant qui prend la pose, embaumé-vivant en temps de crise.
Je n’aurai pas su infliger un tel traitement à un autre que moi-même : j’affûte mes lames et mes ciseaux avec la colère et le dégoût que la sensualité et le consumérisme m’inspirent ; le drap blanc maintient la jouissance hors-champ, hors-sujet même, renvoyant à leurs paradoxes tous ceux qui me prêtent des intentions pornographiques.
Car ici il n’est pas question de plaisir … Je ne suis pas tendre avec moi-même : je m’impose un régime strict fait de règles de conduite rigoureuses, de quotidienneté et de chasteté, et j’ajoute encore : « on est jamais mieux écorché que par soi-même »…
Je trouve très tôt le sous-titre de ma série : « Le Travail est le Modèle » devient mon ultime motto, mon nouveau credo, et je le fais aussitôt tatouer sur sa jambe droite sous la forme d’un mantra sans fin qui entrave mon genou jusqu’au sang ; c’est à ce moment là qu’a vraiment commencé mon travail pour ANATHEMA ANATOMICA.
Pour commencer, je m’affranchie des ombres portées et des regards joyeux qui sont généralement les horizons qui composent le paysage de mes productions. Comme sur un ‘tableau de dissection’ j’ai l’air « suspendu » (ανάθημα en grec), émergeant d’un sfumato clinique grâce auquel je dirige le regard du spectateur vers ‘un dedans de moi’ rougeoyant, comme le ferait un docteur pervers qui plongerait votre main dans une grande plaie offerte ; pour ne pas vous regarder me toucher de vos yeux, je ferme les miens, je vous tourne le dos, ou alors mon gentil sourire est entaillé par un scalpel pour exposer ma dentition si ‘parfaitement imparfaite’.
Cette série est comme une « œuvre au noir sur fond blanc » ; j’ai donc effectué plusieurs séries d’autoshoots à des périodes et des humeurs différentes tout au long de ma 37è année, et j’ai étendu mon champ technique de façon inattendue, exécutant, par exemple, mes premiers éléments peints et bientôt, des inclusions en blocs de résine. Je réalise aussi un portrait chronophotographique animé, et pour finir, je composerai le titre « ESPEJO DE MÍ» en puisant dans le lexique original que j’ai créé pour l’occasion (le « Rouge ÇA », le « fluxus operandi » etc).
Ceux qui me connaissent constateront l’apparition d’éléments nouveaux et d’autant d’énigmes, parmi lesquels, l’Or de l’alliance que je porte à mon pouce - comme pour renouveler à chaque fois qu’elle apparaît, des vœux déjà maintes fois prononcés - ; il y a aussi ces clous qui m’abîment sur « IMPETUS CASTIGATOR », ou le médicament qui soigne de « MALLEA PERINEUM ». Et que penserez-vous du ‘feu sacré’ qui consume la torche du gardien, et de ce cache-sexe de coquillage frappé d’un ω phosphorescent ? …
Mais on retrouve aussi beaucoup de mes fétiches et de mes codes habituels : sur « JE DE MAINS » et « ENTRAVES D’ENCRE » par exemple, mon BIC 4 Couleurs devient un ersatz d’outil chirurgical ; partout, ma gourmette d’argent signe la contribution de Wincent - mon modèle alter ego et mon mythographe personnel -, et le fruit, tantôt pomme ou grenade, renvoie comme toujours à la symbolique séculaire.
Dans cette série assurément, l’anathème est utilisé pour ce qu’il a de plus religieux, comme une sentence de malédiction : car j’ai un sens aigu du péché, et je suis de ces malheureux qui se punissent proportionnellement au plaisir qu’ils se procurent. Et comme il s’agit là d’étudier les reliques du jeune-homme que je ne serai plus jamais, et puisque pour ce faire il me faut bien flirter un peu avec la complaisance et la concupiscence, je m’inflige en contrepartie un traitement expiatoire : je débite et incise chaque morceau de mon anatomie, de façon à la fois fantaisiste et méthodique. « On ne verra pas mon cul sans avoir de l’Art »…
Car enfin, l’exercice anatomique n’a pas pour moi les enjeux de l’expertise : il est le prétexte qui me permet d’exhiber ce corps dont l’entretien et la préservation fragile m’obsèdent malgré mes aspirations à des dédicacions plus nobles. La mise en lumière outrageante de mes entrailles rappelle, par nature, la forme de la vanité, et c’est l’occasion saisie pour une profonde introspection, une fouille au corps dans l’objectif-miroir, une mise en abîme inquiète et contemplative exécutée de façon idolâtre, drolatique et provocante.
Wincent, pour Vincent